Énéide, Chant 2, 585-615

L'Apparition d'Aphrodite

Agitant ces pensées, j'étais transporté d'une folle fureur, lorsque s'offrit à moi la vision de ma vénérable mère, brillante à mes yeux comme jamais ; dans la nuit, elle resplendissait dans une pure lumière ; elle se révélait déesse, belle et grande, telle qu'elle apparaît aux dieux du ciel. Elle me saisit la main, me retient et de sa bouche de rose ajoute ces paroles : "Mon fils, quelle douleur si grande excite cette colère sans frein ? Pourquoi cette fureur ? Où donc s'en est allé ton amour pour moi ? N'iras-tu pas plutôt voir où tu as laissé ton père Anchise, épuisé par l'âge ? Et Créuse, ton épouse, et ton petit Ascagne, sont-ils toujours en vie ? De toutes parts, autour d'eux, rôdent les troupes grecques et, si je ne veillais à les défendre, déjà les flammes les auraient emporté et l'épée ennemie passés par . Non, je t'assure, les coupables ne sont ni  la Tyndaride de Laconie à l'odieuse beauté, ni Pâris : c'est la défaveur des dieux, oui, des dieux, qui renverse ce royaume et précipite Troie du sommet de sa grandeur. Regarde – car, le nuage qui en ce moment arrête tes regards, affaiblit ta vue de mortel et englobe tout dans une obscurité humide je vais le dissiper entièrement ; et toi, ne crains aucun des ordres de ta mère et ne refuse pas d'obéir à ses directives – tu vois ici cette masse ébranlée, ces pierres arrachées à d'autres pierres et cette colonne de  fumée  mêlée de poussière. C'est Neptune qui de son énorme trident déplace la muraille, en ébranle les fondements et arrache la ville entière de ses bases. Ici,  la très cruelle Junon occupe au premier rang les Portes Scées, et, pleine de fureur, ceinte de son épée, elle appelle ses alliés, que leur troupe sorte des navires. Je serai partout avec toi et t'établirai en sûreté au palais paternel.ʼ Maintenant, regarde, en haut de la citadelle Pallas la Tritonienne est assise, toute nimbée de lumière et arborant la cruelle Gorgone. Jupiter lui-même assure aux Danaens du courage et des forces salutaires, il pousse lui-même les dieux contre les armes des Dardaniens. Prends la fuite, mon fils, et mets un terme à ton épreuve.