Énéide, Chant 2, 270-280

Le fantôme d'Hector

Pour les malheureux mortels, c'était l'heure du premier sommeil, don divin qui les pénètre de sa bienfaisante douceur. En songe, voici que sous mes yeux, Hector a paru se dresser devant moi, infiniment triste, versant d'abondantes larmes ; il était  tout noir de sang et de poussière, comme naguère, traîné par l'attelage, les pieds gonflés déchirés par une courroie.

Pauvre de moi ! dans quel état était-il ! Combien différent du brillant Hector rentrant chargé des dépouilles d'Achille, ou après lancé les feux phrygiens sur les navires des Danaens ! Il avait la barbe hirsute et les cheveux collés par le sang, et ces blessures qu'il avait subies , si nombreuses autour des murs de sa patrie. Je me vis, en pleurs moi aussi, adresser le premier au héros ces paroles pleines de tristesse :

" Ô lumière de la Dardanie, ô le plus ferme espoir des Troyens, quels obstacles si grands t'ont retenu ? De quels rivages arrives-tu, Hector tellement  attendu ? Après la mort de tant des tiens, après les épreuves de toutes sortes de nos hommes et de notre cité, épuisés nous aussi, dans quel état te découvrons-nous ? Quelle indignité a défiguré le calme de ton visage ? Pourquoi ces blessures que j'aperçois ? "

Lui ne s'attarde aucunement à mes questions vaines, mais, tirant du fond de sa poitrine un pesant soupir, dit :

"Hélas, fils de déesse, fuis ; arrache-toi à ces flammes. L'ennemi tient nos murs ; de toute sa hauteur Troie s'écroule. On a assez donné à la patrie et à Priam : si Pergame par un bras pouvait être défendue, le mien assurément l'aurait défendue. Troie te confie ses objets sacrés et ses Pénates ; prends-les, qu'ils accompagnent ton destin ; cherche-leur des remparts, bien hauts, que tu dresseras finalement, après tes errances sur la mer."