Au-delà des tranchées

Au-delà des tranchées2018-09-20T14:44:08+00:00

La petite église à moitié éventrée, l’intérieur mis à sac. Au milieu des plâtres et des pierres effondrées, une chaise est redressée. On est venu prier dans ce chaos, le livre est encore ouvert sur le dossier. Les arbres sont déchiquetés, les racines tordues gémissent vers le ciel, une tombe d’un soldat français, quelques pelletées de terre sur le mort de qui on aperçoit les deux bouts de soulier sont autant d’éloquentes choses qui réclameraient bien davantage urgence que les articles haineux des journaux de Paris! Saint-Saëns contre Wagner. Quelle bêtise! Parce que des brutes ont assassiné, vouloir à toute force s’attaquer aux génies de l’autre race pour les renverser sinon les amoindrir! Toutes ces querelles passeront, heureusement, et les œuvres vraiment dignes de vivre resteront, malgré les crimes, malgré la méchanceté, malgré les criailleries des journalistes en mal de patriotisme!

Maurice Maréchal

Extrait de Paroles de Poilus (sous la direction de Jean-Pierre Guéno)

Nîmes, le 17 décembre 1914

Je pense à toi mon Lou ton coeur est ma caserne
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne
Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons
Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts
Mais près de moi je vois sans cesse ton image
Ta bouche est la blessure ardente du courage
Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix
Quand je suis à cheval tu trottes près de moi
Nos 75 sont gracieux comme ton corps
Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus qui éclate au nord
Je t’aime tes mains et mes souvenirs
Font sonner à toute heure une heureuse fanfare
Des soleils tour à tour se prennent à hennir
Nous sommes les bat-flanc sur qui ruent les étoiles

Guillaume Apollinaire

Courmelois, le 13 avril 1915 — Agent de liaison

Le 12 avril 1915 tormoha
L’ombre d’un homme et d’un cheval au galop se profile sur le mur
Ô sons Harmonie Hymne de la petite église bombardée tous les jours
Un harmonium y joue et l’on n’y chante pas
Mon coeur est comme l’horizon où tonne et se prolonge
La canonnade ardente de cent mille passions
Ah! miaulez. Ah! miaulez les chats d’enfer
Le 12 avril 1915
Ô ciel ô mon beau ciel gemmé de canonnades
Le ciel faisait le roue comme un phénix qui flambe
Paon lunaire rouant Ainsi-soit-il
On disait du soleil Mahomet Mahomet
Je suis un cri d’humanité
Je suis un silence militaire
Dans un bois de bouleaux de hêtres de noisetiers
Ensoleillé comme si un trusteur y avait jeté ses banques
Je me suis égaré
Canonnier n’entendez-vous pas ronfler deux avions boches
Mettez votre cheval dans le bois Inutile de le faire repérer
Adieu mon bidet noir
Un pont d’osier et de roseaux un autre un autre
Une grenouille saute
Y a-t-il encore des petites filles qui sautent à la corde
Ah! petites filles Y a-t-il encore des petites filles[…]

Guillaume Apollinaire

Ce loustic de Vieil

Il était apatride, mais Vieil était de Ménilmontant. C’était un gentil garçon, un aimable je-m’enfichiste et fantaisiste, mi-peintre, mi-musicien, ayant le mot pour rire, toujours prêt à vous rendre service en paroles mais n’aimant pas mettre la main à l’ouvrage, un véritable soldat à la manque. Il n’était nullement indispensable dans l’escouade, mais tout le monde le regretta après son départ. Et voilà que bientôt, Vieil se mit à nous bombarder de cartes postales. C’était réellement un gentil copain. Il ne nous oubliait pas. Il avait été évacué sur un hôpital de Beauvais et de là su Nice. « J’ai toutes les veines… » écrivait-il. Il nous envoyait des cartes postales illustrées où tout est bleu, le ciel, la mer, les villas, les jardins, et jusqu’au jaune illuminé des mimosas et des oranges qui tourne au cramoisi quand le soleil se couche dans tout ce bleu de la Baie des Anges.

Blaise Cendrars
La Main coupée