Portraits de Poilus par des Poilus

Portraits de Poilus par des Poilus2018-09-20T15:23:54+00:00

Ce loustic de Vieil

« Un beau matin, c’était au cantonnement, à Morcourt (Somme), Vieil était de corvée de café :
– Je ne vais pas au jus, caporal, me dit-il. J’ai la flemme.
– Ne fais pas le con, vieux. Vas-y. C’est ton tour.
– Non je n’y vais pas. J’ai la flemme.
– Alors, fais-toi porter malade et tant pis pour toi si tu n’es pas reconnu…
Vers midi, ce sacré loustic de Vieil fit irruption dans notre grange avec six litres de gniole :
– Hardi, les gars, grouillez-vous, donnez-moi un coup de main, je suis malade. Le major m’a reconnu. Quel cul ! Oh-là-là, la tête me tourne. Maman, maman, je vais mourrir ! Versez-moi à boire, vite, nom de de Dieu, je tombe dans les pommes, ah ! … Je te fais cadeau de mon flinfue, caporal, et aux aminches je distribue toutes mes cartouches et mes grenades à main. Passez-moi mes musettes, vite, que me trotte, et n’oubliez pas ma mandoline que je vous joue un air….

Et Vieil s’isntalla dans la voiture régimentaire qui l’évacuait à l’arrière en jouant It’s a long way to Tipperary.

Blaise Cendrars
La main coupée (extrait)

Le 22 février 1915

Ma chère Marte,
C’est sublime, « sublime » de voir cet élan enthousiaste chez
des hommes assez âgés, en campagne depuis de longs mois
et allant tomber volontairement (parce que c’est l’ordre)
dans les pièges qu’ils connaissent si bien et où ils ont laissé tant d’amis.
Successivement, chacun des trois lieutenants tombe frappé mortellement à la tête :
les hommes, tel un château de cartes, dégringolent tour à tour ;
ils continuent, tout de même : quelques-uns arrivent jusqu’aux fils de fer :
ils sont trop gros, hélas ! Leur sergent tombe, un autre aussi.
Que faire ?… Avancer ? Impossible ! Reculer ?

Maurice Antoine Martin-Laval

Rossi mangeait comme quatre. C’était un hercule de foire mais une bonne pâte d’homme, terrible dans ses colères, qui le prenaient comme des rages d’enfant, mais inoffensif car Rossi avait peur de sa force musculaire qui était réellement prodigieuse. « Vous comprenez », expliquait-il aux copains, « je ne connais pas ma force. Je ne sais pas jusqu’où je puis aller. Ainsi, je pourrais la broyer quand je serre la main d’un ami. Rossi, mon petit, mesure-toi, que je me dis. Et c’est ce que me répète sans cesse madame Rossi quand elle trouve que j’y vais trop fort.

Blaise Cendrars
La main coupée (extrait)